QUAND LE FILM SE PHOTOGRAPHIE LUI-MÊME : ENQUÊTE SUR UNE IMAGE FANTÔME ARGENTIQUE

Une image fantôme sur film argentique : réflexion, light piping ou phénomène optique ?

Ces photographies argentiques ont été prises tout récemment avec un film argentique dans le cadre de ma recherche sur l’image cinétique in situ [In Situ Kinetic Photography]. Vous pouvez explorer les différents articles de mon blog traitant de ce sujet, mais je vous résume ici ce que signifie cette technique. Il s’agit de l’exploration photographique d’un lieu ou d’une scène, prise sur une seule pose pendant plusieurs dizaines de secondes, voire quelques petites minutes. Une sorte de mini-film enregistré sur une seule vue.

J’aime beaucoup cette pellicule Kodak Color Plus 200, qui produit des couleurs chaudes et un petit côté rétro. Il n’y a pas une dynamique éclatante avec ce film, mais une douceur légèrement surannée, avec des couleurs chatoyantes.

Quoi qu’il en soit, si j’écris cet article et que je présente ces quatre photographies argentiques qui font partie d’un ensemble plus conséquent, c’est que l’une d’entre elles présente un phénomène peu habituel en photographie, nommé « image fantôme », ou en anglais « ghosting » ou « ghost image ».

Ce que vous voyez ici n’est pas un artefact de numérisation ou de traitement de l’image, mais un phénomène physiquement inscrit sur le négatif lui-même. Il s’agit en tout cas d’un phénomène inhabituel dans ma propre pratique de la photographie argentique et que je rencontre expérimentalement pour la toute première fois.

Comme vous le constaterez, la partie perforée du film 35 mm se retrouve mêlée à l’image dans un effet de superposition et s’affiche de manière légèrement oblique.

Pour pouvoir se prêter à une analyse correcte, je dois préciser les conditions de la prise de vue et le type de matériel utilisé.

  1. Pour le matériel, il s’agit d’un Nikon F3T en excellent état, qui était monté pour l’occasion avec un objectif Nippon Kogaku Nikkor-Q 135 mm f/2,8 non-AI de 1965, à cinq lentilles.
  2. Le dos de l’appareil photographique est parfaitement étanche et ses joints sont pratiquement neufs. Ses charnières sont parfaitement alignées et ne laissent passer aucun jour. Son étanchéité est régulièrement contrôlée et irréprochable.
  3. Il s’agit d’un film Kodak Color Plus 200 ISO acheté récemment et stocké dans un appareil spécial destiné à la conservation des films en attendant leur utilisation.
  4. Cette prise de vue a été réalisée avec un temps de pose d’environ une minute, peut-être un tout petit peu plus.
  5. J’opercule toujours mon œilleton de visée lors de mes prises de vue et je me prémunis ainsi contre toute possibilité de lumière parasite pouvant créer un effet de voile lumineux pendant l’ouverture de l’obturateur.
  6. Le rembobinage du film s’est passé correctement et le capot n’a jamais été ouvert accidentellement lorsque le film était présent dans l’appareil. Celui-ci a été placé immédiatement dans sa boîte noire après avoir été extrait de l’appareil photographique.
  7. Vous voyez ici les photographies qui précèdent ou qui suivent celle mise en cause. Vous pourrez constater qu’aucune n’est affectée d’un quelconque voile lumineux ou artefact.

Ce contexte ainsi décrit rend très peu probable l’hypothèse mettant en cause une possible source de lumière qui fuirait par le capot arrière de chargement du film.

Car en effet, dans le cas d’une fuite de lumière par le capot de l’appareil photographique, cette lumière parasite aurait alors pu éclairer la pellicule par l’arrière et former une image très dégradée d’une structure située à proximité immédiate de la partie sensible du film, telle qu’un bord lumineux, un masque de fenêtre, un bord métallique ou encore une zone perforée adjacente.

Et dans cette hypothèse, les perforations que l’on voit sur la photographie en question, auraient pu alors participer indirectement à la formation de cette image fantôme (ghost image).

Je penche donc vers l’idée que le support du film lui-même (c’est-à-dire non pas la partie de l’émulsion sensible à la lumière, mais sa structure plastique transparente constituée de fines couches multiples), agit comme un élément du système optique et d’enregistrement de l’image.

Pour rappel, un film est composé de plusieurs couches, à savoir :

・La surface de l’émulsion ;
・Les interfaces entre couches ;
・Le support plastique transparent ;
・Les couches protectrices
・La couche anti-halo.

Je ne peux évidemment pas affirmer avec certitude quel mécanisme précis est responsable de cette étrange superposition mais deux hypothèses physiques me viennent à l’esprit.

Première hypothèse

La première hypothèse serait liée à un phénomène connu sous le nom de « light piping ».

Sous l’effet d’une source de lumière intense arrivant selon un angle oblique, celle-ci pourrait pénétrer par la marge transparente du film et s’y propager alors dans le support du film.

Les perforations du film pourraient en effet constituer une porte d’entrée à la lumière pour se propager à travers la structure du film jusqu’à la zone d’émulsion et y faire apparaître partiellement la géométrie des marges du film.

On pourrait concevoir le trajet que parcours la lumière de cette façon :

[scène] ~ [objectif] ~ [structure du film] ~ [émulsion du film] ~ [image]

Seconde hypothèse

La seconde hypothèse, plus spéculative mais particulièrement intéressante, serait celle d’une réflexion interne impliquant le film lui-même.

Sous l’effet d’un rayon lumineux intense arrivant selon une certaine inclinaison, cette partie non sensible et transparente du film située à proximité des perforations aurait pu être éclairée latéralement. Une fraction de cette lumière pourrait alors avoir été renvoyée à travers les différentes couches constituant le film, puis réfléchie vers surface de la lentille arrière de l’objectif, et enfin renvoyée en partie vers la surface sensible du film, créant ainsi cette superposition avec l’image photographiée.

Il est fort probable aussi que ce long temps de pose ait permis à la lumière de parcourir tout ce chemin et d’être rendue visible sur la photographie.  

Le trajet hypothétique pourrait alors être schématisé ainsi :

[scène] ~ [objectif] ~ [plan du film / structure du support] ~ [surface optique arrière] ~ [émulsion du film] ~ [image]

Dans cette hypothèse, le film ne serait donc plus seulement le support passif sur lequel l’image vient s’inscrire mais il participerait lui-même, par ses propriétés de transmission et de réflexion, à la construction de la photographie finale.

Bien entendu, il ne s’agit là que d’une hypothèse de ma part qui demanderait à être étayée par une expérimentation spécifique, en raison de la complexité des interactions entre les différents organes, pour pouvoir affirmer avec certitude le mécanisme exact qui est à l’origine de cette image fantôme. 

Cette image reste donc, pour l’instant, une énigme optique dont je ne peux déterminer avec certitude l’origine exacte.

Les conditions extrêmement particulières de sa réalisation, (à savoir une exposition d’environ une minute, la présence de sources lumineuses intenses et l’utilisation d’un ancien objectif à la formule optique différente des conceptions contemporaines), ont peut-être permis à un phénomène habituellement imperceptible de s’inscrire progressivement sur l’émulsion.

La première hypothèse, celle d’une propagation interne de la lumière dans le support du film, pourrait expliquer la présence de la structure perforée. 

La seconde, plus spéculative, envisage une succession de réflexions entre le plan du film et les surfaces optiques arrière de l’objectif, transformant momentanément le support photographique lui-même en un élément actif du système optique.

Ce qui me fascine dans cette expérience, c’est précisément cette possibilité : celle que le support destiné à recevoir l’image ait, pendant le temps de la pose, participé lui-même à la composition de l’image.

La photographie ne serait alors plus simplement la trace lumineuse d’une scène extérieure ; ceci, nous le savons déjà. Mais l’appareil, l’objectif, le type de film et jusqu’à la matérialité même du film seraient devenus, involontairement, des acteurs de l’image.

Un accident photographique, ça c’est sûr ! 

Mais aussi la révélation d’un phénomène transitoire qui met en lumière l’idée que le médium photographique peut se photographier lui-même 😉

À méditer… !

INTERVIEW À LA GALERIE PATRICK REYGADE

Rencontre autour de la photographie, de la lumière et du Japon

En mai 2026, la Galerie Patrick Reygade à Marseille accueillait une exposition conçue autour de deux ensembles photographiques, deux espaces et, finalement, deux approches qui se répondent.

Au rez-de-chaussée était présenté 「ラッセラー、ラッセラー!」 Rassera, Rassera !, un récit photographique réalisé en 2023. Au sous-sol de la galerie, une rétrospective permettait quant à elle de découvrir un travail spécifiquement consacré à la lumière, à ses mouvements et aux transformations qu’elle opère sur notre perception du réel, comme une estampe ou une calligraphie.

À l’occasion de cette exposition, Nathalie Petitjean Ozog, Directrice Artistique de la Galerie Patrick Reygade, m’a proposé un entretien autour de ma pratique photographique.

Cette conversation va volontairement au-delà du sujet des œuvres exposées. Elle est l’occasion d’évoquer ma relation profonde à la photographie, envisagée non pas uniquement comme un outil de représentation du monde, mais comme un médium permettant d’en proposer une autre vision.

Car ce qui m’intéresse dans l’image n’est pas tant de reproduire ce que l’œil voit mais plutôt de tenter d’en révéler une dimension plus intérieure. Le cadrage, le mouvement, la lumière ou l’abstraction permettent à la photographie de devenir une écriture graphique. Mon désir est qu’elle soit capable de traduire des sensations indicibles : une énergie, une vibration, un ressenti, une émotion par là comme un souffle. En fait, plus simplement, quelque chose qui circule derrière l’apparence des choses vues et permet d’inscrire l’image dans d’autres temporalités.

Au cours de l’entretien apparaît également un lien avec ma pratique de l’aïkido et ma connaissance du Japon. Sans chercher à établir une relation systématique ou théorique entre ces différents champs, certaines correspondances apparaissent naturellement : le rapport au mouvement, à la distance aux choses, à une temporalité très centrée, à l’énergie, au vide, à la circulation des forces et des espaces ou encore à cette attention portée à ce qui n’est pas visible.

Cette interview est une occasion rare de mettre des mots sur ces liens et d’évoquer ce qui se trouve parfois derrière la construction de mes images.

Je vous invite à découvrir cet échange avec Nathalie Petitjean Ozog, réalisé à la Galerie Patrick Reygade à Marseille, à l’occasion de l’exposition de mai 2026.